Le grand Livre de Sainte Marie du Rivage

Texte d’Elisabeth Novak, écrit à l’occasion de la visite guidée du 22 novembre 2008 à Maria am Gestade

L’église gothique (14è-15è s.) de Sainte Marie du Rivage peut être comparée à un livre où est racontée l’histoire du catholicisme vécu à Vienne depuis l’époque carolingienne jusqu’à nos jours.

Elle a remplacé une chapelle érigée vers l’an 800, sous l’égide de l’évêcher de Passau, par les marins et mariniers du Danube. Le sanctuaire marial est construit en partie sur les vestiges durempart romain, du limes qui, en cet endroit se trouvait au bord d’une falaise dominant un des bras du Danube, frontière septentrionale de l’Empire romain jusqu’au 5ème siècle. Il y avait peu d’espace entre la muraille et les habitations des officiers de la ville militaire de Vindobona ; c’est pourquoi, l’église est étroite, aussi bien la partie considérée aujourd’hui comme le choeur (première moitié du 14è s.) que celle qui accueille l’actuelle nef (fin du 14è s.) ; en outre, l’ utilisation des fondations romaines a obligé Maître Michael et Maître Peter, deux membres de la loge des compagnons-bâtisseurs de la cathédrale, à composer avec un déhanchement de deux mètres vers le sud.

Le livre de Sainte Marie du Rivage se présente ainsi comme un ouvrage en deux tomes : tout d’abord, celui du chœur en gothique rayonnant dont le mobilier témoigne d’une maîtrise du savoir-faire architectural, sculptural et pictural allié à une volonté de célébrer le christianisme et de le protéger de la menace ottomane , volonté qui, parfois, use d’un langage symbolique ésotérique ; ensuite, celui de la nef en gothique tardif flamboyant, riche en retables néogothiques, qui semble presque entièrement consacrée à l’ordre des Rédemptoristes, en place ici depuis 1820.

Dans le chœur, les quatre panneaux de l’ancien retable (1460) illustrent l’influence des peintres flamands et néerlandais sur l’école du Maître de Maria am Gestade tout en usant d’un langage symbolique compréhensible exotériquement – par l’ensemble des fidèles qui y lisaient l’ Annonciation, le Couronnement de la Vierge, le Mont des oliviers et la Crucifixion-

MAG.jpget ésotériquement : couleurs symboliques des trois Œuvres alchimiques, langage codé de fleurs étrangères à la tradition, présence, mystérieuse en apparence, de Vlad III Draculea (15è s.),chevalier de l’ordre élitiste du Dragon dont la mission était, sous l’égide de l’ « uroboros », le serpent ailé du Bien qui se mord la queue, de défendre christianisme et chrétienté ; remplacement de Joseph d’Arimathie, sauveur du Christ et de la Résurrection, par ce Vlad, chevalier très chrétien, dont l’Autriche est le seul pays à posséder depuis le 15è s. autant de portraits (sept encore visibles), sans doute parce que Vienne était l’un des sièges de l’ordre renouvelé du Dragon, fondé par l’empereur Sigismond.

Dans la nef, l’extrême popularité de Saint Clément Maria Hofbauer(18è-19è s.) a fait et fait que l’ordre des Rédemptoristes auxquels fut confiée l’église en 1820 est omniprésent ; la chapelle Saint Clément, l’icône de Marie du Perpétuel Secours, symbole d’une des missions évangéliques de l’ordre, le retable dédié au fondateur, Alphonse de Liguori(18è s.), le monument funéraire du Père Wilhelm Janauschek (19è-20è s.), font écho au portrait de Saint Gérard Majella (18è s.) inscrit dans le chœur et au buste en relief du Père Heinrich Suso Waldeck (19è-20è s.) sur le mur extérieur méridional. Clemens Maria Hofbauer, boulanger et théologien de formation, a profondément influencé la foi et le culte catholiques en Autriche, tout particulièrement à Vienne ; son engagement social véridique lui a permis de convaincre les fidèles de la nécessité de rejeter le rationalisme des Lumières et l’anticléricalisme, de revenir à une vie chrétienne selon l’esprit et l’étiologie d’avant Joseph II, la révolution française et l’invasion napoléonienne ; en s’appuyant sur le romantisme chrétien d’un mouvement pictural, les Nazaréens, tel Joseph von Fürich, il a inscrit ses convictions dans les milieux artistiques et intellectuels. Patron de Vienne, il a contribué à conforter l’esprit bonhomme confortable (parce que toujours enclin au compromis plutôt qu’au débat ou à l’affrontement) du Biedermeier, encore très vivant il y a encore une vingtaine d’années, et parfois résurgent.

Le grand Livre de Sainte Marie du Rivage comprend d’autres pages certes ; mais ce sont ces trois-là qui témoignent de l’ancienneté du culte marial en ce lieu, du traumatisme anticipé puis vécu par deux fois de l’occupation turque et de la solide restauration catholique qui se fit à Vienne dès le début du 19è siècle.